samedi 11 octobre 2008, par Corinne/Dead
III. Une vie spirituelle
Quel rôle a joué la religion dans votre enfance ?
Bono Je savais que nous étions différents des habitants de notre rue car ma mère était protestante. Et elle avait épousé un catholique. A une époque de fort sectarisme dans le pays, je savais que cela avait quelque chose de très particulier. Nous n’allions pas dans les écoles du voisinage, nous prenions le bus. J’ai hérité de ce courage qu’ils avaient eu pour poursuivre leur amour.
Vous sentiez-vous religieux lorsque vous alliez à l’église ?
Bono Même alors, je priais déjà beaucoup plus hors de l’église qu’à l’église même. Cela me renvoie aux chansons que j’écoutais ; pour moi c’était des prières. "How many roads must a man walk down ?" (combien de routes un homme a-t-il dû parcourir) (NDLT : extrait de Dust in the wind). Cela ne représentait pas une question rhétorique pour moi. Elle était adressée à Dieu. C’est une question dont je voulais connaître la réponse et je me demandais à qui dois-je la poser ? Je ne vais pas la poser à un un prof. Lorsque John Lennon sings chante "Oh, my love/For the first time in my life/My eyes are wide open" (oh mon amour, pour la première fois de ma vie, mes yeux sont grand ouverts) - ces chansons ont une certaine intimité avec moi ce n’est pas seulement entre les personnes, je comprends à présent qu’il ne s’agit pas seulement d’intimité sexuelle. Une intimité spirituelle.
Qui est Dieu pour vous à ce stade de votre vie ?
Bono Je ne sais pas. Je posais rarement ce genre de questions à l’église. Je voyais des gens jolis et charmants qui traînaient à l’église… Oh, si je pouvais m’en rappeler une… oh"When I Survey the Wondrous Cross" ou "Be Thou My Vision," quelque chose me remuait intérieurement. Mais en gros, la religion me laissait de marbre.
Vos premières chansons traitent de la confusion de la recherché de la spiritualité à un âge où n’importe qui du même âge écrirait des textes sur les filles et la bagarre.
Bono Ouais, nous avons en quelque sorte procédé à l’envers.
Vous avez sauté I Want to Hold Your Hand et vous êtes arrive directement…
Bono au côté mystique. Van Morrison aurait été l’inverse, en termes de voyage. C’est la période turbulente des 15, 16 ans et les orages électriques qui déboulent à cet âge.
Il y avait aussi mon pote Guggi. Ses parents n’étaient pas simplement protestants, ils appartenaient à un culte obscure du protestantisme. En Amérique on les appellerait des Pentecôtistes. Son père était une sorte de créature issue de l’ancien testament. Il parlait continuellement des écritures et il avait le sentiment que la fin était proche et qu’il fallait s’y préparer.
Vous viviez avec sa famille ?
Bono Oui, j’allais à l’église avec eux aussi. Bien que Guggi et moi-même riions à l’absurdité de certaines choses en rapport avec ça, la rhétorique entrait en nous. Nous ne le réalisions pas alors mais nous étions immergés en plein dans les Saintes Ecritures. C’est ce que nous avons retiré de tout cela : une richesse du langage, ces anciens tractes de sagesse.
Est-ce donc la raison pour laquelle vous composiez des chansons aussi sérieuses à l’âge de 19 ans ?
Bono C’est ce qu’il y a de bizarre : la plupart des gens avec lesquels vous avez grandi avec la musique noire avait un baptême de l’esprit similaire, pas vrai ? La différence est que la plupart de ces artistes avaient le sentiment qu’ils ne pouvaien,t exprimer leur sexualité devant Dieu. Ils devaient s’en détourner ? De sorte que le rock ’n roll est devenu le glissement noir de la musique. Ils fuyaient Dieu. Mais je n’y ai jamais cru. Je ne l’ai jamais considéré comme étant un choix ou quoi que ce soit d’autre.
Vous n’avez jamais considéré le rock ’n roll - ce que l’on appelle la musique du diable - comme étant incompatible avec la religion ?
Bono Prenez les gens qui ont formé mon imagination. Bob Dylan. 1976 - il traverse une experience similaire. Vous achetez le Patti Smith : Horses - Jesus died for somebody’s sins/But not mine… (Jésus est mort pour les péchés d’un autre, mais pas les miens). Et elle transforme le Floria de Van Morrison’ en liturgie. Elle est en lutte avec ces démons — le catholicisme dans son cas. Directement au travers de la vague, où elle parle avec le pape.
La musique qui me fait véritablement vibrer s’adresse soit à Dieu ou se détourne de Dieu. Les deux reconnaissant ce pivot, Dieu est au centre de la sortie. D’un côt" le blues — s’éloigne ; le les puissants nuages de la joie — accourent vers lui. Et plus tard, vous en venez à analyser cela et à vous en rendre compte.
Le blues est un peu comme les psaumes de David. Il y avait ce personnage qui vivait dans une cave dont les cris étaient autant des critiques que des louanges. Voilà David qui chante, "Oh, Dieu — où es-tu lorsque j’ai besoin de toi ? Tu t’appelles Dieu ?" et voilà, ça c’est un blues.
Les deux traitent de la relation à Dieu. C’est vraiment ça. J’ai depuis compris que la colère envers Dieu est très valable. Nous avons écrit une chanson sur ce thème sur notre album Pop — les gens étaient perdus avec ça — "Wake Up Dead Man" : "Jesus, help me/I’m alone in this world/And a fucked-up world it is, too/Tell me, tell me the story /The one about eternity/And the way it’s all gonna be/Wake up, dead man." (Jesus, aide-moi. Je suis seul au monde et c’est un monde de merde aussi. Raconte-moi, raconte-moi cette histoire, celle de l’éternité et de comment ça va se passer, réveille-toi, homme mort).
Un tout petit peu après avoir démarré votre groupe, vous avez rejoint un groupe d’étude biblique — vous, Larry et Edge — appelé Shalom. Qu’est-ce qui vous a ammené à une telle décision ?
Bono Nous faisions du théâtre de rue à Dublin, et nous rencontrions des personnes qui étaient encore plus tarées que nous. C’é"tait une espèce de groupe interville qui vivait une vie semblable à celle du premier siècle avant JC.
Ils attendaient des signes et des miracles ; ils vivaient suivant les principes d’une religion d’église des premiers temps. C’était une communauté. Les gens qui avaient de l’argent le partageaient. Ils étaient fascinants, drôles et ne semblaient pas avoir de désir pour les biens matériels. Leur enseignement des écritures me rappelaient ces personnes dont j’avais entendu parler enfant avec Guggi. Je comprends aujourd’hui, avec le recul, qu’il ne s’agissait que d’une insatiable curiosité intellectuelle.
Mais c’est devenu un peu trop intense, comme c’est toujours le cas ; c’est devenu un peu comme un petit groupe saint. Et ces personnes — pleines d’enseignements inspirés et d’idées géniales — elles prétendaient que nos vêtements, notre apparence ne les dérangeait pas. Mais très vite, il s’avéra que tel n’était pas le cas. Ils ont commencé à nous poser des questions sur le genre de musique que nous écoutions. Pourquoi portez-vous des boucles d’oreille ? Pourquoi vous avez cette coiffure d’Iroquois ?
Comment en êtes-vous arrivé à y mettre un terme ?
Bono Je crois que nous sommes tout simplement partis en tournée.
Eh bien, disons que nous leur rendions visite. Si vous vouliez étudier leur enseignement, cela nécessitait de rejeter le monde. Même alors, nous comprenions que nous ne pouvions échapper au monde, quel que soit l’endroit où vous vous rendiez. Encore moins lors de réunions religieuses très intenses — ce qui pouvait être encore plus corrompu et retors en termes de pressions qu’ils exerçaient sur les personnes, que les forces extérieures.
Qu’est-ce qui vous attirait autant vers Martin Luther King ?
Bono A présent — nous sommes en 1980. Un groupe de rock irlandais qui a traversé le feu d’un certain type de renaissance, une renaissance de type chrétien, se rend en Amérique. Ils allument la télévision le jour de leur arrivée et il y a toutes ces personnes qui discutent des écritures. mais à l’évidence ce sont des lunatiques complètement ravagés.
Et soudain, vous vous dites, c’est quoi ça ? Et vous changez de chaîne. Un voilà un autre. Vous changez de chaîne et voilà un autre revendeur de voitures d’occase. Vous pensez : Oh mon Dieu. Mais leurs mots semblent identiques... aux mots qui sortent de nos bouches.
Aussi qu’arrive-t-il ? Vous apprenez à la fermer. Vous dites wow qu’est-ce qu’il se passe ? Vous devenez bizarrement sielncieux et tranquile. Si vous parlez comme ça dans le coin, les gens penseront que vous êtes l’un d’entre eux. Et vous comprenez que ce sont des marchands — comme ces marchands — du temple.
Jusqu’à ce que vous vous rendiez dans une église noire et que vous vous constatiez qu’ils ont des idées similaires. Mais que leur religion semble inclure la justice sociale ; la lutte pour l’égalité. Et un journaliste de Rolling Stone, Jim Henke, qui a cru en vous plus que quiconque à ce point, vous tend un ouvrage intitulé Let the Trumpet Sound (laissons sonner les trompettes) — qui est en fait la biographie du Dr. King. Et cela change tout bonnement votre vie.
Même si je suis croyant, j’ai toujours autant de mal à me retrouver au milieu d’autres croyants : ils me rendent nerveux, me mettent mal à l’aise. Je surveille en quelque sorte mes arrières. Sauf lorsque je suis dans une église noire. Je me sens détendu, comme à la maison ; mes enfants — je peux les y emmener ; ils chantent ; il y a de la musique.
Quelle est votre croyance religieuse aujourd’hui ? Quelle est votre conception de Dieu ?
Bono Pour faire simple, je dirais que je crois qu’il existe une force d’amour, de logique dans ce monde, une force d’amour et de logique derrière l’univers. Et je crois au génie poétique du créateur qui choisrait d’exprimer un tel pouvoir comme un enfant né dans "la pauvreté de la paille" ; c’est-à-dire, que l’histoire du Christ a un sens à mes yeux.
Comment cela a-t-il un sens ?
Bono En tant qu’artiste, j’y vois de la poésie. C’est brillant. Que cette échelle de la création , et l’insondabilité de l’univers, puissent se décrire dans une telle vulnérabilité, celle d’un enfant. Ca me bouleverse. Je suppose que cela fait de moli un chrétien. Même si je n’emploie pas cette étiquette, car il est très difficile de vivre avec. Je pense que je suis le pire exemple qui puisse exister, aussi en je ferme ma gueule en quelque sorte.
Priez-vous ou avez-vous une quelconque pratique religieuse ?
Bono J’essaie de consacrer du temps chaque jour à la prière et à la méditation. Je me sens autant chez moi dans une cathédrale catholique que sous une tente de renaissance. J’ai également un profond respect pour mes amis qui sont athées, la plupart d’entre eux le sont, et le courage qu’il faut pour ne pas croire.
Quelle influence a la Bible sur vos écrits ? Jusqu’à quel point vous appuyez-vous sur son imagerie et ses idées ?
Bono Cela me nourrit.
En tant que croyance ou littéralement ?
Bono En tant que croyance. Ce sont des sujets délicats à aborder car vous pouvez vraiment passer pour un con. aJe suis ce genre de personnage qui doit avoir un port d’attache. Je veux être entourés d’objets fixes. Je veux bâtir ma maison sur un rocher car même si les eaux sont hautes, tout autour, j’y ferais venir un orage. Je possède cela en moi. Aussi c’est une espèce de détachement.
Je ne le lis pas comme on lirait un livre d’histoire. je ne le lis pas comme : "eh bien, voilà un bon conseil". Je le laisse me parler de manières différentes. Ils appellent ça le rhema. C’est un mot grec difficile à traduire, mais cela signifie en quelque sorte que le moment où vous vous trouvez change. Il semble que c’est ce que cela me fait.
Vous nous dites que c’est quelque chose de vivant ?
Bono Ca me flingue. Les écritures décrivent cette chose comme était une flaque dans laquelle vous verriez votre reflet, pour voir où vous en êtes, si vous êtes suffisamment calme. J’écris un poème en ce moment intitulé The Pilgrim and His Lack of Progress (le pelerin et son absence de progès). Je ne suis pas sûr d’être le mieux placé pour en faire la pub.
Que pensez-vous de ce mouvement évangéliste que l’on voit en ce moment aux Etats-Unis ?
Bono Je suis méfiant envers la foi hors actions. Je suis méfiant envers la religioseté qui ignore le vaste monde. En 2001, seulement 7 % des évangélistes interrogés ont répondu à l’urgence de la lutte contre le sida. Ca m’a surpris. J’ai demandé à rencontrer tous les leaders d’église qui auraient voulu être avec moi. J’ai utilisé mes connaissances en matière d’écritures saintes pour m’adresser à eux au sujet de ce que l’on appelle la lèpre contemporaine et leur faire comprendre comment je pense que le Christ aurait réagi. Et qu’ils feraient mieux de s’y mettre rapidement, ou bien ils seraient vraiment du côté opposé de ce que faisait Dieu dans le monde.
Bizarrement, ils ont répondu. Je n’arrivais pas à le croire. Ca avait presque tout gâché pour moi — car j’aime in,former sur l’église et la chrétienté. Mais en fait, ils sont passés au travers : Jesse Helms, vous savez, s’est publiquement repenti pour sa façon de penser à l’égard du sida.
J’ai commencé à envisager cette communauté comme une véritable ressource en Amérique. Je les ai décrit comme des "idéalistes à l’esprit étroit". Si vous parvenez à élargir l’ouverture de cet idéalisme, ces personnes veulent changer le monde. Ils veulent que leur vie ait un sens. Et c’est l’une des choses que le parti démocrate a omise. Vous savez, une telle part des fondements de la morale était par le passé démocrate : FDR, RFK, Cesar Chavez. A présent je suppose que c’est la passion d’Hillary pour les soins médicaux moins onéreux. Et Teddy Kennedy, bien entendu.
Lien permanent : http://www.u2france.com/actu/article8164.html
Aucun Commentaire | S'identifier pour réagir à l'article