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Bono rend hommage à l’homme qui ne pouvait pas pleurer

vendredi 6 décembre 2013 / par Corine/Dead / Tags:
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Humeur, humilité et capacité à faire des compromis, telles étaient les qualités de l’homme

par Bono

En tant qu’activiste, j’ai pratiquement fait tout ce que Nelson Mandela me demandait depuis mon adolescence. Il a toujours occupé une place déterminante dans ma vie en remontant à 1979, année où U2 initiait son premier projet contre l’apartheid. Et il avait été une part très importante de la conscience irlandaise depuis bien plus longtemps que cela. Les Irlandais s’identifiaient tous trop aisément à l’oppression des majorités ethniques. De notre point de vu, la question portant sur jusqu’à quel point l’Afrique du Sud devait répandre le sang pour prendre la route vers la liberté n’était pas abstraite.

Au cours des années, nous sommes devenus amis. Moi, comme n’importe qui d’autre, étais émerveillé par ses manœuvres habiles de dirigeant de l’Afrique du sud. Ses rendez-vous en cabinet avec Trevor Manuel et Kadar Asmal étaient intuitifs et audacieux. Son partenariat avec son voisin du Soweto Desmond Tutu m’a donné une joie indescriptible. Ce double acte—et avant un long triple acte qui incluait la femme de Mandela, la courageuse et superbe Graca Machel—a conduit à la réussite de la lutte contre l’apartheid en Afrique du sud et élargi le champ pour y inclure la bataille contre le sida et l’atteinte à la dignité des personnes les plus pauvres de notre planète.

Mandela considérait la misère comme une manifestation de cette même lutte. “Des millions de personnes … sont piégées dans la prison de la pauvreté. Il est temps de les libérer”, déclarait-il en 2005. “Comme l’esclavage et l’apartheid, la pauvreté n’est pas naturelle. Elle est le fait de l’homme et l’on peut en venir à bout … Parfois, il appartient à une génération d’être grande. Vous pouvez être cette génération.” Il appartenait certainement à Mandela d’être grand. Son rôle dans le mouvement contre la misère était crucial. Il a œuvré pour une annulation de la dette encore plus importante, pour doubler l’aide internationale aux populations de l’Afrique sub-saharienne, pour le commerce, les investissements privés, la transparence pour combattre la corruption. Sans son leadership, le monde au cours de la dernière décennie aurait-il pu augmenter le nombre de personnes sous médicaments antirétroviraux à 9,7 millions et baisser de 2,7 millions par an la mortalité infantile ? Le fait qu’il ait été indispensable ne peut être prouvé par les maths et les chiffres, mais je sais ce en quoi je crois …

L’on se souviendra de Mandela comme d’un homme remarquable simplement pour ce qui est arrivé —et n’est pas arrivé— dans la transition de l’Afrique du sud. Mais plus que n’importe qui, il est celui qui a ré-initialisé l’idée de l’Afrique - du continent en plein chaos à une vision bien plus romantique - celle qui conserve la majesté des paysages et la noblesse de ses habitants même les plus pauvres. C’était également un réaliste borné, comme sa politique économique l’a prouvé. Selon lui, principes et pragmatisme n’étaient pas ennemis ; ils allaient de paire. C’était un idéaliste sans naïveté, quelqu’un qui acceptait les compromis sans pour autant se compromettre.

Assurément le refrain “Africa rising” devrait être attribué à Madiba—son nom de clan sous lequel tout le monde le connaissait. Il n’a jamais douté que son continent triompherait au XXIe siècle : “Nous ne sommes pas seulement le peuple à la plus ancienne histoire”, m’avait-il dit. “Nous avons le futur le plus lumineux.” Il connaissait les richesses de l’Afrique : pétrole, gaz, ressources minérales, terre et par dessus tout… son peuple. Mais il savait également qu’“en raison de notre passé colonial, les Africains ne croient toujours pas que ces choses précieuses leur appartiennent.” Et d’ajouter en riant : “Ils peuvent trouver suffisamment de personnes au nord de l’équateur qui sont d’accord avec eux.”

Il possédait humour et humilité dans son allure et il était plus intelligent et drôle que la parade de dirigeants mondiaux qui affluaient pour le rencontrer. Il taquinait ses invités : “Qu’est-ce qu’un homme aussi puissant que vous attend d’un vieux révolutionnaire comme moi ?”

Il savait caresser dans le sens du poil —et faire sortir les billets directement des portefeuilles. Il m’a raconté un jour comment Margaret Thatcher lui avait personnellement fait don de vingt mille livres sterling pour sa fondation. “Comment avez-vous fait ?”, lui avais-je demandé, estomaqué. La Dame de fer, illustrement économe, avait la main bien serrée sur son portemonnaie. “Je lui ai demandé”, m’avait-il répondu dans un rire. “On n’obtient jamais ce que l’on veut, si on ne le demande pas.” Puis, il avait baissé la voix à la manière d’un conspirateur et m’avait confié que ce don avait filé la nausée à certains de ses comparses. “N’a-t-elle pas tenté d’écraser notre mouvement ?”, s’étaient-ils plaint. Sa réponse : “De Klerk n’a-t-il pas écrasé notre peuple comme des mouches ? Et je prends le thé avec lui la semaine prochaine … Il paiera la facture.” (En d’autres occasions, j’ai entendu Mandela louer le courage de F.W. de Klerk, le dernier président de l’apartheid d’Afrique du sud, qui devait s’échapper de sa propre prison : le préjudice de son éducation. Nous ne devons pas oublier le rôle qu’il a joué dans ce drame historique).

Mandela a vécu une vie sans pharisaïsme. Essayez donc, ce n’est pas facile. Son manque de piété l’a aidé à faire de ses anciens ennemis, des amis. En 1985, U2 et Bruce Springsteen répondaient à l’appel de Steve Van Zandt pour prêter leurs voix à un disque des artists-against-apartheid (NDLT : les artistes contre l’apartheid) intitulé “Sun City”. Sun City avait été installée en bordure du Botswana pour contourner le boycott culturel de l’Afrique du sud. Le casino de Sol Kerzner là-bas était devenu un lieu plutôt animé. Des années plus tard, lorsque j’avais fait la leçon au producteur musical Quincy Jones au sujet de son amitié avec Kerzner, Quincy m’avait répondu : “Vraiment, tu ne connais rien à Mandela ? Ça ne faisait pas sept jours qu’il était sorti de prison que déjà, il appelait Sol Kerzner. Depuis, Sol a été l’un des plus gros contributeurs à l’[African National Congress]” (NDLT : congrès national africain). Je me suis senti comme l’un de ces soldats japonais sortis de la jungle dans les années 1950 et qui continuait de se battre comme si la Seconde Guerre mondiale n’était pas terminée.

Les rires, pas les larmes, c’est ce que préférait Madiba---sauf à une occasion où je l’ai vu presque s’étouffer. C’était sur Robben Island, dans la cour à l’extérieur de la cellule dans laquelle il avait passé dix-huit de ses vingt-sept années en prison. Il était en train de m’expliquer pourquoi il avait choisi son numéro de matricule de prisonnier, 46664, pour rallier une réponse à la pandémie du sida qui ôtait tellement de vies africaines. L’un de ses compagnons de cellule m’avait confié que le prix qu’avait dû payer Mandela pour avoir travaillé dans la mine de calcaire n’était pas la violence ni même la cécité qui peut résulter de la réflexion de la lumière du jour sur le blanc, jour après jour. Mandela pouvait toujours voir mais le dommage de la poussière à ses canaux lacrymaux l’avait rendu incapable de pleurer. Cet homme d’une grande prévoyance et visionnaire ne pouvait produire de larmes dans un moment de doute ou de chagrin.

En 1994, il remédiait à cela en se faisant opérer. Désormais, il pouvait pleurer.

Aujourd’hui, c’est notre tour.

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