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Un portrait impressioniste de l’artiste, homme solitaire

dimanche 19 février 2012, par Corinne/Dead pour U2 France

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par JESSICA KIANG

En choisissant de ne pas suivre la voie de la facilité du classique bio doc avec pour sujet quelqu’un n’a absolument rien de banal, "Anton Corbijn Inside Out", comme le suggère son titre, aborde au lieu de cela une approche plus impressioniste et intime du photographe et réalisateur reconnu, et ce process aidant crée un film profond qui tient autant de l’hommage au processus créatif qu’à celui de l’homme.

Le biodoc (NDLT : biographie + documentaire) de Klaartje Quirijns, qui a bénéficié d’une première mondiale hier à Berlin, installe le décor très tôt : le premier plan qui donne à voir un Corbijn pensif installé sur le divan de son séjour parlant d’une voix douce, sous-titré en néerlandais, a tout d’une séance chez le psy, quelque chose que reconnaîtra notre homme plus tard sur le ton de la plaisanterie. Mais cela signifie dès le début que l’on nous prépare à une position hautement subjective — le sentiment qu’il s’agirait moins d’un film sur lui que de lui, de ’Inside Out’ (l’intérieur). Et si nous en ressortons avec le sentiment d’une image plus claire sur la carrière de Corbijn et son processus de travail que de ses motivations personnelles et les démons qui l’habitent, c’est seulement parce que Corbijn lui-même semble trouver qu’il est beaucoup plus facile de discuter de son travail plutôt que de lui-même. À un moment donné, lorsque la question lui est posée de savoir pourquoi il semble pessimiste sur ses chances de vivre une relation durable et enrichissante, il se dérobe, mal à l’aise, puis change de sujet. "Voulez-vous que nous rentrions ?"

Ce focus sur Corbijn selon ses propres mots ne signifie pas pour autant que nous n’avons pas de perspectives extérieures. En fait, en utilisant une approche à un millon d’années lumières du guindé, du format auquel on pourrait s’attendre, à savoir la conversation en tête-à-tête liée au studio, Quirijns use du point de vu d’amis, de membres de la famille (notamment la sœur de Corbijn, ordinairement filmée alors qu’elle cuisine ou fait le ménage dans sa cuisine) et de clients célèbres. Il y a un mouvement et un dynamisme dans ces mini-interviews qui donnent à ce film une cinétique, un sentiment d’improvisation parfois. Souvent les interviews sont des instants volés sur le plateau d’une séance photos de Corbijn ; souvent il est lui-même présent comme c’est le cas dans les segments consacrés à U2 et Metallica/Lou Reed, de façon à avoir une sensation de plus grande interaction que ce qui était prémédité, ce que des interviews préparées ne sauraient nous donner.

Voir jusqu’à quel point Corbijn s’est complètement consacré à sa carrière, sa vocation, est extraordinaire. Sa vie en dehors de la photographie laisse à entrevoir un ascète, une existence presque monacale, son éthique du travail est telle que sa famille s’inquiète pour sa santé (avec de bonnes raisons pour cela, nous laisse-t-on entendre en fin de documentaire). Mais c’est la musique qui a conduit Corbijn à la photographie et pas l’inverse. Une passion née très tôt et le désir d’être en présence des personnes qui la font l’ont mené à la prise d’une photo et une carrière était née. Et Quirijns elle-même use de la musique pour produire un bel effet. Aidée en cela par le génie sobre de nombre de morceaux à sa disposition (des chansons pour lesquelles Corbijn a réalisé des clips ou des photos de groupes), nous avons droit à des tranches de vie de Joy Division, Depeche Mode, Arcade Fire, R.E.M. et U2 entre autres. Le montage de la bande sonore est fait de manière intelligente, avec de plus grosses scènes où la musique joue un rôle prépondérant en opposition à celle plus atténuée lors des images montrant Corbijn alors qu’il se promène ou seul chez lui s’adressant de manière hésitante à la caméra avec suffisamment d’écho sur cette prise pour renforcer une affirmation. Nous en venons à la conclusion que le silence de l’existence d’ascète de ce Corbijn solitaire pourrait être la raison pour laquelle il met autant de passion dans sa quête de la musique. Un sentiment que sa sœur confirme en décrivant une enfance solitaire, un vide qu’il a cherché à combler, la difficulté qu’il éprouve dans la vie à se connecter avec l’humain et qu’il peut vivre au travers de la musique.

Et puis, il y a les photographies. Les clichés figurant dans le film défilent durant le générique de fin, de manière appropriée, parce qu’ils sont comme des acteurs au bon endroit. Ces clichés emblématiques de certains des plus grands musiciens de ces dernières décennies semblent aussi frais que vivants et tout aussi foutrement cool aujourd’hui qu’ils ne l’ont jamais été par le passé. Ce qui en soi pose la question et c’est là la faille de ce film : Corbijn parle beaucoup de tenter de saisir la véritable essence d’une personne mais souvent ce qu’il crée l’est pour le reste d’entre nous, si ce n’est embelli, puis certainement plus cool et satisfaisant que l’image brute. il paraîtrait que Bono ait dit un jour qu’il espérait être un jour aussi cool que le faisait paraitre Corbijn ; ce paradoxe qui existe entre l’impulsion envers l’esthétisme et l’impulsion d’être honnête est quelque chose que nous aimerions entendre au travers des pensées de Corbijn. Après tout, il est tout sauf inconscient de la façon dont sa propre vision est souvent mise à l’épreuve dans la création d’une mystique autour d’un groupe, ou d’une marque, et qu’elle l’est au bout du compte pas nécessairement pour être fidèle mais pour détourner plus d’unités.

il n’y a pas beaucoup d’allusion à la carrière de réalisateur cinématographique de Corbijn, pas plus qu’il ne devrait probablement en avoir – de la photo en passant par les clips et la pub pour arriver au cinéma, cela semble une progression logique, et les allers/retours entre ces formats comme il le fait, semblent clairement exprimer simplement la même impulsion de créativité. Mais il aborde un peu le 7e art pour "Control" (NDLT : l’excellent biopic qu’il a réalisé en hommage à Ian Curtis le regretté chanteur leader de Joy Division) et il y a ce très joli extrait filmé durant le tournage de "The American" qui nous donne une idée de Corbijn en tant que réalisateur. Ce passage comprend une scène fascinante où il interrompt une scène de coups de feu du film, de sorte que, d’aussi loin que l’on puisse s’en souvenir, c’est exactement ainsi qu’elle conclut le film.

Sur un aspect plus personnel, le film nous montre également une rencontre particulièrement émouvante entre Corbijn et sa maman âgée. Alors que les images défilent, l’on comprend qu’elle divague quelque peu, elle confond les personnes et ne comprend pas tout. Voir Corbijn la corriger gentiment et sans la juger ou répéter sa question, sans montrer le moindre agacement ou signe d’impatience est un minuscule essai sur l’amour filial. Cette scène est pourtant, comme toutes les parties de sa vie, teintée d’un sentiment de tristesse. C’est une qualité que Corbijn identifie également dans son œuvre.

Aussi, peut-être que la dichotomie que nous avons établie plus tôt entre la vie du photographe et son œuvre n’en est pas une, après tout. Pour nous autres, cette séparation peut exister, avec un certain degré de décoloration de l’une sur l’autre. Mais il semble que pour Corbijn, cette frontière n’existe pas, si ce n’est de manière floue. Le travail et la vie se recouvrent et se prennent en charge l’un l’autre tellement qu’ils en deviennent indiscernables. La preuve est ainsi faite que son existence est belle, intelligente mais quelque part mélancolique, l’une de celles à laquelle "Anton Corbijn Inside Out" rend une belle justice. [B+]

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