dimanche 28 juin 2009, par Corinne/Dead
par Chrissy Iley

Bono peut compter sur l’inconditionnelle attention d’un stade plein à craquer. Lorsqu’il œuvre dans un espace beaucoup plus restreint, disons la Maison Blanche, Downing Street ou bien encore le Vatican, il gouverne la pièce avec ceux qui gouvernent le monde. Lorsqu’il met ses lunettes de soleil sur le nez du Pape, la photo devient emblématique, non pas à cause du souverain pontife mais en raison de ses lunettes. Pourquoi ? Comment ? Son père lui a dit de ne jamais avoir de rêves car il ne voulait pas qu’il soit déçu, ce qui l’a encouragé à rêver encore plus grand. Mais c’est là la seule partie d’une longue réponse.
Contrariant, soucieux, ridicule, égocentrisme, tout est là. Il n’y a jamais eu pareil rock star qui maniait autant de pouvoir. Il n’existe pas une personne au pouvoir qui refuse ses appels. Au cours de la rédaction de ce papier, il n’y a pas eu une personne qui n’ait retourné mon appel dans les 24 heures. Rares sont les personnes qui disent non à Bono, qu’il s’agisse de Blair, Clinton, Bush. Et Bono n’a pas dit non à Obama lorsqu’il a demandé à U2 de jouer pour son concert d’inauguration.
Il n’y a pas pénurie de blagues sur Bono. Quelques unes commencent comme ceci : “Quelle est la différence entre Bono et Dieu ?” “Bono pense qu’il est Dieu mais Dieu ne pense pas être Bono” ; ce genre de truc. Et il n’est de pénurie pour ce qui est des critiques sur son ubiquité : lorsque U2 a sorti son album en mars avec un concert donné au sommet de la maison de la radio de la BBC à Londres, les auditeurs étaient furieux que le groupe sembla sur presque toutes les stations de radio de la BBC. Ne s’arrête-t-il donc jamais ?
Pas souvent. Debout tôt. Parfois 13 réunions par jour. Des soirées qui finissent tard. Pour avoir été dans son ombre durant six mois, j’ai vu combien il s’étirait et combien il pouvait accomplir. Il existe de nombreux Bono regroupés en un seul : la rock star, le militant, l’auteur, le père de famille. Il est dur de n’en avoir qu’un. Il est d’ordinaire seulement interviewé — et toujours avec son groupe. Il est encore plus dur de le faire parler de lui-même. Mais après des années d’interviews avec U2, cette fois, il a accepté de me laisser approcher de plus près ce que signifie qu’être Bono — m’emmenant avec lui alors qu’il faisait un album ; rencontrait des politiques, faisait des discours, plaisantait avec des amis, et fait sans précédent, alors qu’il me ramenait chez moi.
Ce voyage a débuté en octobre 2008 lors de la Women’s Conference, à Long Beach, en Californie.
J’ai vu Bono rétrécir un stade et le rendre intime. Mais seulement en tant que chanteur d’un groupe de rock. En tant qu’orateur ici, c’est plus ou moins la même chose. Il suit Billie Jean King et Gloria Steinem, qui avait 14.000 femmes — le soigné, l’honnête, le curieux et le militant — rugissant sous l’approbation. Ils sont difficiles à suivre, mais il y est parvenu avec succès. “Mon nom est Bono et je suis voyageur de commerce. Je suis issu d’une longue lignée de voyageurs de commerce du côté de ma mère. Parfois, je suis à votre porte en tant que rock star vendant ses mélodies. Parfois, j’y suis en tant que militant vendant des idées pour l’annulation de la dette.” Il est flatteur et cajoleur. Il déclare : “L’Afrique est notre voisine. Lorsqu’elle brûle, nous sentons la fumée. Elle nous pique les yeux, elle brûle notre conscience, mais peut-être pas autant qu’elle le devrait. Nous l’acceptons, particulièrement nous les hommes. Un grand nombre d’hommes ont développé cette capacité à vivre avec cette absurdité. La plupart des femmes ne l’ont pas fait.” Tout le monde est embalé.
Il raconte cette première fois où il s’est rendu en Afrique et qu’un enfant mourrait entre ses bras ; il a regardé dans les yeux de cet enfant innocent et n’y a pas vu de blâme. Il souligne que c’est alors qu’il est devenu cette chose qu’il méprise le plus : une rock star avec une cause. Puis il explique comment 20 cents peuvent fournir des médicaments pour sauver des vies et comment on peut le faire en achetant un T-shirt (Red). (Red est l’organisation qu’il a co-fondé avec Bobby Schriver et mise en place pour que de grandes marques telles que Gap, Armani et Apple fassent don jusqu’à 40 % de leurs bénéfices directement au Global Fund. A ce jour, elle a rassemblé plus de 130 millions de dollars.) Le discours durait 40 minutes mais nous nous sommes sentis pris comme à un concert de rock.
En coulisses, Maria Shriver, la fondatrice de cette conférence, descendante du clan Kennedy clan et épouse du gouverneur Arnold Schwarzenegger. Elle porte les cheveux longs et parfaitement vêtue. Un costume pourpre d’Alaïa qui l’amincit avec un collier rose de perles de rosaire. Je lui dis que je la trouve splendide. Elle me regarde abasourdie, quelque part comme si elle se sentait insultée, et regarde Bono d’un air qui semble dire : “Qui est cette femme que vous nous avez amenés ?” Bono n’en fait pas cas. Il avance. Sur scène, il a qualifié Shriver de lionne, un terme qu’il emploie pour les femmes de pouvoir. Plus tard, c’est ainsi qu’il appellera Nancy Pelosi, porte parole de la House of Representatives et sans conteste la femme la plus puissante d’ Amerique. Ca semblait la faire ronronner.
Décembre 2008 : Olympic Studios, Barnes, Londres, quelques jour savant la fin de l’album No Line on the Horizon. Je suis assise à côté de Bono à la cantine. Il mange des spaghetti épicés et porte un pull en cachemire gris moucheté de petites pièces de métal. Dur et doux, je remarque. “Oui, c’est moi”, me dit-il. Je lui ai dit une fois qu’il portrait ce qu’il avait en lui à l’extérieur. “C’est vrai, je m’en souviens.” Il possède une mémoire éléphantesque pour tout ce qui est d’une minutie stupide et les faits qui sauvent des vies. Mais certaines choses sont bien trop profondément enterrées pour qu’il s’en souvienne. La première fois que je l’ai rencontré, nous avons parlé de sa mère. Elle est morte alors qu’il n’avait que 14 ans, pourtant il gardait quelques souvenirs d’elle. Il se souvient d’elle le pourchassant avec une canne et riant. Il se souvient de son père en haut de l’escalier faisant un DIY (NDLT : do it yourself, faites-le vous-même) avec une perceuse électrique. La perceuse hurlait. Cela allait le percer jusqu’à la mort. Il se souvient de sa mère convulsée de rires. Le rire et le danger se mélangent dans sa tête.
Bono, 49 ans, a toujours aimé embrasser la contradiction. Dans sa vie et dans ses textes, il mélange toujours Dieu et sexe, misère te romance. Il est hyper sensible, mais c’est un inlassable bulldozer, lorsqu’il veut quelque chose ; timide mais sans peur. Parfois saint mais jamais moine. Dur et doux, Bono vit dans deux mondes différents, s’exposant à deux standards différents de jugement. Artistiquement, il est douloureusement autocritique. Lorsque U2 a débuté, il voulait savoir combien de personnes étaient présentes lors du concert. Si la réponse était 400 et que la salle avait une capacité de 450, il se triturait les méninges pour comprendre les 50 absents. Il est toujours comme ça, bien qu’aujourd’hui les venues accueillent des dizaines de milliers de personnes. Pourtant il est capable d’entrer dans un bureau du Capitole tout en sachant que ce qu’il va demander lui sera refusé. L’homme qui poursuit infatigablement la réussite s’est remis en cause pour accepter l’échec comme faisant partie de son parcours.
Paul McGuinness, manager de U2, souvent surnommé le 5e membre du groupe, acquiesce. “C’est un paquet de contradictions, une riche rock star gâtée pourrie qui a réussi grâce à son propre talent. Il n’a trompé personne. Il aime la vie à l’excès mais il fait beaucoup de bien. Il rencontre des difficultés : un jour il remporte le Grammy du meilleur album de l’année et le lendemain on le traite de foutu hypocrite, une force pour le mauvais. Pourtant les organisations qui soutiennent son activisme sont sophistiquées. (Red) est extrêmement prospère. Tout comme One [son groupe de defense international et de campagne].”
Plus tôt, ce jour de décembre, Bono avait une réunion One à Londres en vidéo conférence avec le bureau de l’association à Washington, DC. Ils ont parlé des projets pour 2010 : une campagne World Cup pour les filets anti moustiques et l’enseignement. Ils ont discuté de ce qui allait arriver lorsque Obama allait devoir prendre des decisions dures qui le rendraient impopulaire. Pourront-ils encore compter sur lui ? Qui sont les Républicains qu’ils devraient à présent travailler ? Comment Sarkozy les a lâchés en ne payant pas ce qu’il avait promis. Bono plaisante sur le fait que Carla va changer Sarkozy ; il dit qu’il devra l’appeler et lui dire : “Je sais avec qui tu couches.”
(à suivre)
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