Les vagabonds (Part. II) - U2 France

Les vagabonds (Part. II)

lundi 16 février 2009 / par Corine/Dead / Tags:

Du Maroc à Dublin, entre quelques rencontres avec présidents et autres têtes couronnées, la réalisation du nouvel album de U2 a vu la formation rock irlandaise confrontée à un monde en perpétuel mouvement et affronter ses propres faiblesses. Pendant 18 mois, Sean O’Hagan a suivi nos quatre diables d’Irlandais. Récit.

Lorsque le séjour de U2 à Fez s’est achevé quelques semaines plus tard, Bono a pris un jet pour se rendre à la conférence Ted [Technology Entertainment Design] en Tanzanie, tandis que le reste du groupe rentrait à Dublin.

Cela fait désormais 33 ans que U2 est ensemble, une éternité en termes pop. Depuis ces 22 dernières années, depuis que leur cinquième album, The Joshua Tree, lui a donné ses galons de star internationale, il est devenu le plus grand groupe de rock au monde.

Pendant le temps qu’il a passé au sommet, le groupe a vu plusieurs générations de prétendants à son trône aller et venir, incluant les Clash, les Smiths, Nirvana, les 5 Stone Roses et Blur. On a cru à un moment donné que REM, puis Radiohead allait prendre sa place et même Oasis. Comme si... Peut-être les Kings of Leon ou les Killers pouvaient encore relever le défi mais attendons de voir. Jusqu’à présent, qu’on l’aime ou qu’on le haïsse, U2 a été invulnérable. Aucun autre groupe de rock n’a duré aussi longtemps ni n’a été aussi bon de manière consistante, ni stimulant dans son rock, ni en mesure de mettre en scène des spectacles du dernier cri technologique.

Ce qui est le plus intrigant – et pour ses détracteurs le plus exaspérant - à propos de U2 est que ses membres ont réussi en ignorant, effectivement en brisant, la plupart des règles non écrites du vedettariat rock. Ils n’ont pas touché - à l’exception d’Adam Clayton – au sexe, à la drogue, comme leurs critiques le soulignaient ni vraiment fait du rock’n’roll. Ils n’étaient pas rebelles ni motivés par l’angoisse existentielle, ni n’ont exploité l’aliénation adolescente ou la colère. Au lieu de cela ils ont choisi la joie. La joie spirituelle pour démarrer. Ce qui les a rendu indémodables en Grande Bretagne, la capital de l’ironie du monde, où la sincérité, tout particulièrement celle sincèrement liée à la spiritualité est vu, au mieux, comme pas cool, au pire comme embarrassant au possible.

"L’une des raisons qui explique la longévité de U2", déclare Brian Eno, "est qu’ils ne sont pas dans la musique entièrement pour des raisons égoïstes. Je ne veux pas les faire paraître tels des évangélistes, ce qui, bien entendu, était la façon dont ils étaient perçus par certains media au début des années 1980, mais je suis intimement persuade qu’ils pensent véritablement que ce qu’ils font sert une plus grande cause que le simple fait de remplir leur compte en banque."

Au départ, je consacrai peu de temps à U2, à leurs chansons, à leur coupe de cheveux, à leur chrétienté. Mon épiphanie est survenue lorsque j’ai été dépêche à Rome par NME à l’été 1987 pour interviewer Bono après le premier concert de leur tournée européenne – la tournée Joshua Tree. Pour faire simple, ça a été une révélation : un groupe de rock dont la musique avait un sens en stade, dont les chansons retenues – et inspirées – une sorte d’intimité commune dans une foule de 60 000 personnes. Et, il fallait voir comment Bono modelait cette foule. Il était en partie rock star, en partie meneur de troupe du showbiz et en partie prêcheur. En Amérique où cool n’est pas monnaie aussi restrictive, U2 fut accueilli à bras ouverts. Le reste, comme on dit, fait partie de l’histoire.

Avec Achtung Baby, comme Bono l’a dit de manière illustre, ils "découvrirent que l’ironie n’était pas l’ennemie de l’âme". L’extravagance de Zoo TV était et reste la tournée rock la plus novatrice techniquement parlant de ces derniers temps. Et quiconque persiste à croire que U2 n’a pas le sens de l’humour a, à l’évidence, raté la tournée Pop Mart, au cours de laquelle ils émergeaient soir après soir d’un citron géant habillés à la façon postmoderne des Village People.

C’est là la version de U2 que je préfère, celle qui défie nos idées préconçues sur U2. Cela fait un bout de temps qu’on ne l’avait pas vue, mais aujourd’hui elle passe de nouveau rapidement la tête hors du placard sur la majeure partie de No Line on the Horizon, qui est à des années lumières de deux albums aux sons traditionnels bons mais pas grands qui le précèdent. A mes yeux, ils semblent, parfois, être les derniers de quelque chose : le dernier groupe rock qui insiste sur le fait que le rock a un sens plus grand à une époque où la forme semble acharnée par un manque de résonance culturelle.

Hanover Quay Studios, Dublin, Juin 2008

Pendant l’année dernière, le groupe a travaillé en forme et commence par New York, le sud de la France et Dublin. Steve Lillywhite est à présent à bord en tant que coproducteur au côté d’Eno et de Lanois. Lorsque j’arrive, lui-même et Lanois travaillent chacun sur une version séparée d’un morceau du nom de Sexy Boots, un titre qui après pas mal de discussions, deviendra Get Your Boots On. Et conséquemment le premier single : un riff à la Zeppelin riff soudé à une mélodie pop bubblegum ; surprenant, sexy, sinueux. Plus tard, Bono me jouera trois autres titres presque terminés : Unknown Caller, No Line on the Horizon et Chromium Chords, qui sera plus tard rebaptisé Fez - Being Born. Ces chansons à la première écoute sonnent dense et élusives. On sent la présence de Lanois et d’Eno sur chacune d’entre elles. J’essaie de m’en imprégner alors que Bono parle et parfois chante en même temps.

L’album s’est transformé, explique-t-il, en une sorte de "voyage fracturé, un voyage physique qui va de Paris à Tripoli en passant par Cadix, mais également un voyage émotionnel et psychologique". Ca semble être, dis-je, un album conceptuel. "N’employez même pas ces mots", me rétorque-t-il.

Ce soir-là alors que nous sommes assis pour le diner, d’autres chansons sont jouées sur la sono : Magnificent, le morceau au son le plus distinctif de U2, épique et qui fait monter l’émotion ; Cedars of Lebanon, une chanson plus intime livrée sur un mode à demi parlé ; Breathe, qui ressemble à une page arrachée à un ouvrage de chansons de Dylan sous amphètes ("Nine o nine, St John Divine on the line, my pulse is fine, but I’m running down the road like loose electricity"). Il semble excité par les possibilités qui orientent cet album.

"J’en avais assez de la première personne aussi ai-je inventé tous ces personnages : un agent de la circulation, un junky, un soldat servant en Afghanistan."

Alors que Moment of Surrender démarre, il bondit et chante accompagnant un texte hallucinatoire. "I was speeding on the subway/ Through the stations of the cross/ Every eye looking every other way/ Counting down till the pain would stop." Une épiphanie spirituelle ? La chute finale de la grâce d’un junky ?

Avant même que je ne puisse poser la question, Bono est retourné à table, son portable ouvert et il récite ce qui semble être un poème hippie. Il mêle Keats et Shelley, Saint Auguste, un Jésus de néon et "les dieux Apollon et Zeus", et un passage sur "les touristes à la mauvaise haleine" et "les militants contre la mauvaise dette". Il y a une rame dans ce truc, surréel, des vers libres de forme qui ont un accent de Ginsberg. Ce morceau ne figurera pas sur l’album, mais il pourrait refaire surface dans des concerts en live si cela lui vient à l’esprit.

Vers minuit, on appelle des taxis, et je me dirige vers le Shelbourne Hotel pour un dernier verre avec Daniel Lanois. Il parait fatigué. "Ca a pris plus de temps que nous le pensions", dit-il, sirotant une bière et un brandy. "Ils font toujours un mile de plus. Ce sont des personnes intenses. Je le suis moi-même."

Lanois est un rockeur de la vieille école qui a bossé avec Dylan et les Neville Brothers, et qui aime conserver les choses relachées et atmosphériques. Il semble détendu alors qu’il n’en est rien. Je lui répète un truc que Bono m’a dit à son sujet un peu plus tôt - "L’état d’esprit de Danny est, ’Ca va être un album génial ou quelqu’un va mourir.’" Il rit et lève son verre. "Ca résume le tout, Sean. Je ne suis pas là pour l’argent, mec. Aucun de nous ne l’est. Il ne s’agit pas de salaire mais de faire un ‘tain de bon album de U2."

Cela a-t-il été difficile cette fois-ci ?

"En quelque sorte, mais, une fois encore, les albums de U2 ont toujours été difficiles."

Quelques mois plus tard, en septembre 2008, on annonce que la sortie de l’album de U2 a été repoussée de novembre à mars. On n’arrête pas de se poser des questions sur ce report : l’autre vie de Bono en tant que militant et activiste ne lui laisse-t-elle pas assez de temps pour qu’il puisse se consacrer pleinement à U2 ?

"Lorsque Bono est là, il est là", me dira Edge un peu plus tard. "Il donne encore d’énormes montants de son temps et de son énergie, mais sa vie est sans aucun doute différente à présent." Larry Mullen est d’accord. "Je peux vous dire de manière catégorique que tout cet autre truc n’affecte en rien son travail. Il a des boîtes pleines de textes, de beaux textes."

Ses absences ont-elles empiété sur la réalisation de cet album ?

"Bien, disons que lorsqu’on est quatre mecs qui bossent ensemble et que l’un d’eux est loin souvent, l’alchimie nous manqué ainsi que ce qu’il apporte. Mais n’y voyez aucune amertume. Nous faisons avec. Nous bossons, vous savez U2 bosse."

Plus tard, je pose cette même question à Bono. Comment fait-il pour trouver du temps pour U2 en ce moment ? Il prend une large inspiration.

"Lorsque je suis avec U2 faisant du travail de U2, je suis avec eux à 100% ou nous ne serions certainement pas ici aujourd’hui et certainement que nous n’aurions jamais fait un album comme celui-ci. Ma journée est longue. Ma vie creative est terminée au milieu de la journée. Mais vous savez, je me lève très tôt le matin. Sans compter que je ne sors pas tout le temps pour m’éclater. Je continue de le faire le vendredi soir, mais plus comme avant. Je donne mon temps à ma famille, mon groupe et mon intérêt au monde de manière plus large. C’est tout ça qui semble être mon carburant. Mon moteur semble mieux fonctionner ces derniers temps."

A une époque où la célébrité est une monnaie qui a perdu de sa valeur, Bono en a fait l’atout de son militantisme. Cela l’a aidé à se faire ouvrir les portes du Vatican et de la Maison Blanche, cela lui a garantie des montants colossaux d’aide et de diminution de la dette de l’Afrique, cela a contribué à transformer de manière radicale d’innombrables vies qui auraient été gâchées par manque de médicaments antirétroviraux, et cela l’a conduit à des alliances improbable et a peut-être contribué à renforcer des amitiés avec Nelson Mandela et Bill Clinton, mais également avec George Bush, Tony Blair et Nicolas Sarkozy.

En tout cela, Bono a non seulement récrit les règles du vedettariat rock mais s’est volontairement mis lui-même à une place qu’aucune autre rock star a occupé auparavant. Cette avancée sur la corde raide mettant en avant sa célébrité lui a valu un grand nombre de louanges et beaucoup de critiques négatives, et même le mépris. "Il existe probablement des choses plus ennuyeuses qu’être intimidé verbalement au sujet du développement africain par une riche rock star irlandaise portant un Stetson", tonnait l’auteur voyageur Paul Theroux dans une bordée de paroles très publiques, il y a quelques années de cela, "mais je n’arrive pas à m’en rappeler une immédiatement."

(à suivre)

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